Confessions d’une sardine sans tête – Guy Alexandre Sounda

Bonjour à tous ! Ce mois-ci, je partage avec vous mon avis sur le livre « Confessions d’une Sardine-sans-tête » de Guy Alexandre Sounda, un écrivain Congolais, que m’a fait découvrir Laréus Gangoeus du blog Chez Gangoueus (http://gangoueus.blogspot.fr/).
Je ne connaissais pas cet auteur et je dois dire que j’ai été agréablement surprise par l’ouvrage qui est une sorte de monologue entre le personnage principal, Fabius Mortimer Bartoza qui n’a plus toute sa tête, et sa poupée russe.

Tout d’abord, la beauté du texte ne m’a pas laissée indifférente. Le mot de l’éditeur résume d’ailleurs parfaitement l’œuvre, en mettant l’accent sur la richesse du vocabulaire utilisé et la fantaisie omniprésente tant dans l’histoire que dans le choix des mots. L’auteur use et abuse de métaphores pour le plus grand bonheur du lecteur, et ce bel exercice de style sublime et honore la langue française. 

L’usage d’expressions atypiques comme « boulevarder sur les Champs-Élysées », ou encore « je donne mes lèvres à couper » rendent également la lecture plaisante. L’audace de l’auteur se retrouve également dans le nom des villes (Issy-les-Blaireaux, Massy-les-Oiseaux, Garces-les-Gonzesses, Poissy-les-Barjos) et dans certains néologismes (« un mec bradpittant », « Al-Caponisme », « kamikazonie).

Ensuite, le livre m’a également séduite parce que l’auteur réussit avec brio à nous embarquer dans l’univers complètement fou, dérangé de Fabius Mortimer Bartoza, qui est englué malgré lui dans un cycle sans fin dont il est à la fois victime et coupable.
Fabius Mortimer Bartoza, trente ans, originaire du Gombo (pays imaginaire décrit comme étant situé entre le Gabon et l’Angola et qui ressemble fortement au Congo-Brazzaville), vit à Paris, où il est sans papiers et est tourmenté par son passé de milicien au cours de la guerre civile du Gombo, ce qui l’empêche de mener une vie normale et stable.

Le passé de milicien de Fabius est d’ailleurs un des points angulaires du livre puisque de ce passé sont issus sa folie, sa paranoïa, les 76 cadavres qui le hantent à longueur de journée, mais également son addiction à l’alcool, qui l’aide à noyer son traumatisme mais n’arrange en rien son état psychique fragile.

Quelques jours avant ses trente ans, Fabius fortement alcoolisé, trouve refuge dans un parc, bien décidé à y attendre le jour de ses trente ans, comme le lui a conseillé Demina Dilayo, un vieil homme imaginaire tapi au fond de sa bouteille de rhum. Persuadé d’être poursuivi par la malchance (la guigne comme il l’appelle lui-même) depuis sa naissance, à cause d’un bouton noir sur son front, il trouve là le seul moyen de s’en défaire et au passage se débarrasser des 76 cadavres installés dans sa tête. Une poupée russe, ramassée dans le parc, devient sa confidente de circonstance, puisque c’est à elle qu’il s’adresse lorsqu’il fait une rétrospective sur sa vie. Au fil des pages et de la narration, on commence à entrevoir l’origine de la folie de Fabius, qui est bien plus profonde encore que le traumatisme lié à la guerre Gomboloise.

Guy Alexandre Sounda dépeint avec ironie mais tellement de justesse les dictatures africaines (hold-up du pouvoir et des emplois par les proches du président, absurdité des meurtres perpétrés), et égratigne au passage les hommes politiques.

Il nous perd également entre l’imaginaire et la réalité, à travers les délires et hallucinations de Fabius et en cela, le récit est étourdissant. C’est d’ailleurs l’une des forces de l’ouvrage car il est souvent difficile de distinguer la réalité de la fiction, tellement les deux mondes sont imbriqués. Les péripéties de Fabius font écho aux mystères et pratiques mystiques de l’Afrique noire (sorciers qui se cachent dans les bouteilles d’alcool pour tuer, cohabitation entre les vivants et les revenants…).

Vous l’aurez compris, j’ai réellement apprécié cet ouvrage plein d’audace et magnifiquement rédigé, qui illustre avec précision la dépossession de soi, même si j’avais le sentiment d’être dans la tête d’un fou, parfaitement interprété par Fabius, et que certaines descriptions des effets de sa folie m’ont un peu dérangée. Petit bémol également pour la fin du livre, car j’aurais voulu plus de détails sur la vie de Fabius entre ses 30 ans et le début de la narration, soit 30 ans plus tard.

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Citations
Page 98 – Tout ça ne serait jamais arrivé si nous avions possédé un poteau dans la famille : un homme important qui connaît des gens importants qui à leur tour connaissent des hommes importants dans le milieu du Parti ou du gouvernement. Les choses marchaient ainsi au pays : pas poteau point de boulot et bonjour les bobos.

Page 131 – Elle me trouvait certes mignon et prévenant, mais pas solide pour un sou, et cela effrayait ses parents. Ça signifie quoi être solide ? C’est te lever tous les matins à cinq heures, prendre ton métro ou ta voiture, pousser la porte de ton usine ou de ton bureau, attendre que les semaines passent en serrant les fesses, toucher ton salaire, payer ton loyer et tes impôts, sortir ta carte de crédit au moment qu’il faut, emmener ta femmes en vacances à la mer et revenir avec la peau bronzée et la langue salée, râler quant à la télé on ne parle que des gens qui meurent de faim ou d’aigreur, être heureux même quand tu ne l’es pas ! En effet, dit comme ça, je n’étais pas solide.

Page 215 – Euh, bonjour Majesté ! Je viens d’un pays qui pue la fin des nouilles, un petit pays tiraillé entre le fromage et le foufou, entre la rumba et le jazz, entre la bible et les fétiches, entre le gazon et la paille, un tout petit pays de cinquante-cinq mille kilomètres cruellement carrés où les hommes vivent de bières et les femmes de prières, où les gosses rêvent de révolutions et de révoltes à la belle étoile en s’entraînant avec des fusils en carton dans les arrière-cours infestées de moustiques !

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